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Rwanda, un cri d’un silence inouï

à la rencontre des rescapé-e-s
 Un film d’Anne Lainé

En 1994, l’assassinat du président hutu Habyarimana va donner prétexte au massacre de près d’un million de Tutsi en quelque cent jours. Si les témoignages des survivants du génocide sont évidemment insoutenables, Anne Lainé s’attache surtout à montrer l’extraordinaire travail thérapeutique d’analyse et de mémoire, entrepris depuis par des médecins et des collectifs rwandais, pour tenter de réduire les traumatismes de "l’abominable".

Dix ans après le génocide des Tutsi et opposants Hutu, Anne Lainé est partie à la rencontre des rescapé-e-s. Avec une réalisation sobre, elle mesure les conséquences psychologiques de ces cent jours qui firent un million de morts. Elle nous parle des souffrances et surtout de l’après : le devoir de mémoire, l’aide aux victimes, la reconstruction et la réconciliation d’un peuple.

"Depuis que l’abominable est arrivé, tout est en désordre. Les morts ne sont pas faits pour errer dans les montagnes, une partie de la tête ici, une partie du bras là-bas", explique Naasson Munyandanutsa, psychiatre. Le deuil reste à faire pour que chacun soit en paix et que l’existence des victimes innocentes cesse d’être niée.

Les vivants ont un devoir de mémoire envers leurs morts et ces derniers n’ont pas été honorés. Alors, chaque dimanche, après avoir récupéré les restes dans les fosses communes, ont lieu les funérailles. Des gestes indispensables pour se reconstruire. Les mots aussi sont importants, mais difficiles.

A l’Association des veuves du génocide d’avril (AVEGA), les femmes parlent. Comme Béatha. Avec son dernier enfant agonisant sur son dos, elle fut laissée pour morte parmi les corps sans vie de son mari et de ses deux autres enfants. Elle demande à ses bourreaux de l’achever.
Ils refusent, préférant la laisser agoniser. Ils consentent à l’éloigner de cet insoutenable spectacle. Elle s’interrompt : "Veuillez m’excuser, au Rwanda nous avons connu des choses terribles, et les décrire se révèle parfois impossible (...). Comprenez-moi, je cherche à éviter certains détails pénibles, mais il en y a toujours qui arrivent à passer et à m’ébranler", dit-elle calmement.

Gérard Bizimana, responsable de l’unité des femmes à l’hôpital de Ndéra, reçoit plus de personnes traumatisées que de psychotiques. "Beaucoup de gens ont perdu la parole, ont perdu la raison", dit-il. Les survivants sentent encore le sang dans lequel ils gisaient et le sperme qui les a souillés. Terrorisés, ils revivent sans cesse ces épreuves comme si le temps s’était arrêté.

Face à l’horreur

Joséphine raconte : "Tout mon être perdait la vue, ne voyait et ne sentait plus rien." Ses six filles sont mortes sous ses yeux, son mari et son fils achevés dans les latrines et son petit dernier découpé sur son dos. Solange avait 7 ans en 1994. Dans la fuite, elle perd ses parents. Seule, elle rencontre des militaires. Ils l’emmènent dans un endroit où se trouvent d’autres enfants, et la violent. Elle a retrouvé sa tante, repris le chemin de l’école, mais est tombée malade : elle est atteinte du sida.

Jeanne Mukamusoni, chargée du soutien psychologique à l’AVEGA, explique l’acharnement des bourreaux sur les femmes, violées, torturées et mutilées, "pour (les) empêcher de procréer". D’après elle, on vient aussi à l’association pour combler un vide. Ici comme à l’hôpital, les générations se confondent : le vieillard prend le visage de l’aïeul disparu, l’enfant celui du fils assassiné, et la femme celui de la mère que l’on a perdue.

Vêtue d’une robe bleue, une petite fille s’active, silencieuse, devant la maison de Joséphine. C’est Jeanne. Pour sauver leur vie, ses parents ont préféré l’abandonner dans la forêt. Joséphine l’a adoptée. A l’hôpital, on privilégie les thérapies de groupe pour que chacun retrouve, après les humiliations, l’estime de soi.

Ces quelques exemples démontrent combien il est urgent de tisser de nouveaux liens entre ces hommes, ces femmes et ces enfants sans famille. Tout le peuple rwandais doit se reconstruire, se réconcilier aussi.

Des femmes scolarisent les mineurs en attente d’un jugement ; des associations se tournent vers les enfants des génocidaires. L’espoir renaît. Ibuka signifie "souviens-toi". Le collectif d’associations de rescapés qui porte ce nom "lutte pour aider ceux qui n’ont rien, pour contribuer à la justice et pour ne pas effacer la mémoire".

Au détour des témoignages, on comprend que les Occidentaux présents au moment des faits et les témoins des crimes ne sont pas intervenus.

Au-delà de la politique, Naasson constate sans haine : "La communauté des humains n’a pas bougé le petit doigt."

Une raison de plus pour ne pas oublier.

Valentine Ponsy

France 5


Anne Lainé, la réalisatrice

Diplômée de l’Idhec, elle a travaillé pendant dix ans comme première assistante de réalisation, monteuse au cinéma et scripte à la télévision. Dans les années 90, elle se consacre à l’écriture, qu’elle pratique pour la fiction, et enseigne.

Puis elle se lance dans le documentaire :

• 2002, Dewé Gorodé ou le combat des femmes kanak, Vision internationale/RFO.
• 2001, Le Caire, collection L’Ecume des villes, Les Films d’ici/Paris Première/Arc en rêve.
• 1996 et 1999, Naguib Mahfouz, pour la collection Un siècle d’écrivains, Delta Image, et Nadine Gordimer, Gaumont Télévision/Via Appia Films. Ces deux films ont été primés.
• 1998, Carmen Palestine, sur les enfants de Gaza, Palindromes.


Rwanda, un cri d’un silence inouï
2003, 53’, couleur, documentaire
Réalisation : Anne Lainé.
Auteurs : Anne Lainé, Georges Kapler et Victor Cohen-Hadria
Production : Little Bear, Palindromes, France 5.

Participation : CNC, ministère de la Culture et de la Communication (DAI), ministère des Affaires étrangères, Procirep, CEDRATE (Centre de recherches et d’actions sur le traumatisme et l’exclusion).

Montagnes bleues, lumière irisée, terre rouge, bois vert émeraude... qui peut imaginer les atrocités vécues dans ces lieux-là ?

Les commentaires lucides du psychiatre Naasson Munyandamutsa étayent le propos du film. Des lieux de massacres aux mémoriaux du souvenir, des cérémonies funéraires aux consultations psychologiques, du silence respectueux des thérapeutes aux récits effroyables de trois survivantes, c’est un travail de deuil et de réanimation qui s’élabore sous nos yeux. À l’hôpital de Ndéra, Gérard Bizimana a ouvert une unité spéciale pour les femmes rescapées et à l’association Avéga, Jeanne Mukamusoni, qui connaît bien les traumatismes des corps et des esprits, favorise les prises de parole sur les violences inouïes subies par les femmes et les enfants. Retrouver l’estime de soi par la parole, le jeu, le chant ou la danse, par l’entraide et la solidarité entre survivants : un espoir pour le monde de demain et pour une nécessaire réconciliation nationale.
Doucha Belgrave / CNC

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